Catégories
Non classé

De la Transgression

Qu’est-ce que transgresser aujourd’hui ?  L’étymologie du terme « transgression » évoque le passage d’une limite, un franchissement. Mais où se situe cette limite ? L’éthique, ses attendus, repose sur un consensus moral au sein d’un groupe social en un lieu et en un temps donné. Une partie est constituée de lois écrites, l’autre de règles et d’attendus comportementaux tacites.

L’histoire et le recul nous apprennent que les limites morales et réglementaires peuvent se distendre ou se resserrer avec le temps.

Se distendre : Une plaque commémorative nous le montre rue Montorgueil. En 1750 Jean Diot et Bruno Lenoir furent condamnés au bucher pour avoir commis le crime de sodomie. Brulés en place publique il y a quelques générations. Aujourd’hui le mariage homosexuel est entré dans la norme en France et même si quelques réacs y trouvent à redire il est légal.

Se resserrer : Ce n’est que récemment que la pédophilie a été  criminalisée. Vers 1968 encore, le vocabulaire des cours de récréation en attestait. « Espèce de pédé », signifiait autant l’homosexuel que le pédéraste. Nombre d’hommes politiques ou écrivains ayant eu l’imprudence de relater faits et gestes à cette époque – même sous l’angle romanesque – ont eu droit à des procès tardifs en populace  :  Daniel Cohn-Bendit, Frédéric Mitterrand ; récemment Gabriel Matzneff qui n’a jamais fait mystère de son goût pour la jeunesse. L’enfance est devenue sacrée, sanctuarisée. Reste maintenant à traduire, post-mortem, en justice nos horribles philosophes grecs et à déboulonner leurs statues.  

La sexualité  – l’accès au corps nu féminin  – qui, lorsque j’étais enfant, avait encore ses odeurs de souffre et d’interdit a suivi le mouvement de libéralisation de la société. Les premiers sex-shops, peep-show et théâtres érotiques ont ouvert leurs portes vers 1974. Dans la vingtaine d’années suivante le désir était  entretenu par la difficulté d’accès. La rareté de l’offre se monnayait bien, les rombières de la Rue Saint-Denis pouvaient fièrement exposer leurs marchandises, soulager les pignons de la rue. Vers 94, le libéralisme des mœurs accélérant autant que l’économique et ses vitrines – dont internet –  l’offre est devenue pléthorique : milliards de vidéos X en lignes, auto-entrepreneuses pixellisées louant les mérites de leurs corps, saunas et club échangistes, de strip, sites de rencontres adultes etc.   L’accès au corps féminin et son « usage » se sont banalisés, la valeur marchande des fesses et des seins s’est écroulée malgré les quelques interdits – lois tièdes et faux-cul relatives à la prostitution. Tout ce commerce ne relève plus d’une quelconque transgression mais d’une consommation de masse et populaire (on peut aussi avancer que le plaisir consummériste de masse a eu raison du désir; ceux qui comme moi ont connu les délices de la distance et de l’attente, les périodes de disette, comprendront de quoi je parle).

La sexualité s’étant banalisée dans toutes ses combinatoires et déclinaisons possibles qu’est ce qui aujourd’hui – en 2021 – peut bien relèver d’une transgression, enfreindrait la loi morale en matière de sexualité ? Hormis la promiscuité avec l’enfance ou les animaux je ne vois pas.

Alors, où trouver de l’interdit, de l’outrage ?

Il suffit de regarder en direction de ce qui a pu susciter l’opprobre récemment. Durant les deux dernières années, l’hypersensibilité des « minorités » vis-à-vis de leurs causes, fondamentales pour leur identité, a changé la donne du discours ou du spectacle admissible. Les nombreuses accusations de racisme, de sexisme, d’appropriation culturelle etc. , de violence verbale, réclamations de « safe space » – c’est à dire de zones où l’on ne se sent pas agressé en tant que LGBTQIAPK+, handicapé, noir descendant d’esclave, ancien colonisé, nain etc. (la liste est sans fin) – créent les conditions de la censure et de l’autocensure. Les artistes s’en inquiètent : Philippe Roth avait été prémonitoire dans « La tâche », Brett Eston Ellis dit sa difficulté à écrire dans « White », JK Rowlings suscite l’indignation des transgenres en disant que seules les femmes ont leurs règles ! Afin d’éviter tout risque, le langage est euphémisé pour ne pas choquer, on hésite – même en famille – à dire les mots « juif » ou « noir » (je me suis fait engueuler par ma fille pour avoir dit « black »), des livres sont débaptisés (Agatha Christie doit se retourner dans sa tombe, Aimé Césaire et sa fière « négritude » aussi), une jaquette posée sur les ouvrages indélicats explique le contexte aux malcomprenants. La liberté d’expression – condition même de la démocratie – fait partie des dommages collatéraux, l’autodafé n’est plus très loin.

Dans le cadre de nos théâtres érotiques et de leurs spectacles d’où pourrait bien venir la  transgression ? Pas de l’exposition du corps ou du simulacre sexuel nous l’avons vu. Du côté du spectacle et de son propos certainement : les interdit fondamentaux demeurent : inceste, mineur de moins de quinze ans, viol et meurtre (je me souviens du numéro de Jack L’éventreur au Chochotte avec Daniela – une surprise très inconfortable ). Se joignent donc dorénavant aux possibilités classiques de transgression les spectacles heurtant les minorités : Lorsqu’en début 2020 – côté ShowGirl – quelques filles ont organisé la soirée de la Crypte, deux scénarii ont été rejetés par l’autocensure du groupe : l’un qui abordait la religion trop frontalement – on peut être danseuse et bigote outragée – l’autre, plus intéressant où lors d’une saynète coloniale il était question que des esclaves encagées soient noires.  Nous en avions deux sublimes au théâtre et je suis certain qu’elles auraient été ravies de tenir ce rôle. Mais non c’était vraiment « trop chaud » vis-à-vis du moment même si chacun savait qu’il ne s’agissait que d’un jeu.

Personne n’osera aujourd’hui mettre en scène une danseuse vêtue d’un niqab qui, bure relevée, serait prise en levrette par une consœur membrée d’une ceinture gode. On préférera se rabattre sur une religion plus tempérée, troquer le foulard pour la cornette, éviter les sujets qui fâchent. Le langage me semble particulièrement porteur de promesses transgressives, non pas ce dirty talking éculé et cheap des cam girls, mais plutôt un « outrageous talking » qui violerait le respect dû aux minorités. Bien qu’en France le droit d’offenser soit légal (à condition qu’il n’incite pas à la haine ou soit de nature révisionniste), les paroles sont vécues comme une véritable violence, semblable à celle qui heurterait les corps. Bien sûr, selon qu’on s’appelle Dieudonné ou Jonathan Littel la réception n’est pas la même et il faut faire attention.

Je regrette amèrement la liberté de création des années 70-80 quand tout jeune, à 10 ans, j’achetais librement le journal Hara-Kiri pour le cadeau d’anniversaire de mon Grand-Père, visionnait à 18 ans sidéré les 120 journées de Sodome de Pasolini, « La Bête » de Borowczyk où un être mi-humain mi animal – muni d’une bite de cheval – emboutissait une jeune comtesse. Les dessinateurs de Métal Hurlant que rien n’arrêtait, Liberatore, Corben, Pichard etc., Coluche et Desproges à la radio, leurs blagues qui ne passeraient certainement plus aujourd’hui.

Je bénis cette époque qui m’a tant fait rire et bander.

Et j’attends avec impatience le spectacle – peut-être Jun au Sweet Paradise car créative et libre – qui me surprendrait au point de penser enthousiasmé « Oh Non ! Elle n’a quand même pas osé faire ça ! ».

En tout cas ce moment de bravoure aura les honneurs qu’il mérite sur mon Blog !

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s